
Tout est dans le titre et dans sa forme interrogative. Un titre-question à connotation sulfureuse, c'est un beau titre.
Michael Huggins est un Don Juan. C'est donc un homme révolté. Et l'homme révolté oscille entre son art, l'absurde et la mort.
Michael Huggins est en train d'exécuter son art de Don Juan en même temps qu'il découvre pour la première fois l'amour, le vrai. En bon mangeur de femmes, disons par réflexe, la première chose qui lui vient est la question du désir et de la chair : Comment fais-tu l'amour, Cerise ?
Mais rapidement, en même temps que surgit le premier obstacle infranchissable de sa vie : l'amour, cette question se meut logiquement en question existentielle et en obsession qui perd petit à petit son côté léger de désir de base, pour fondre dans une terrible gravité. Michael se rend compte sourdement qu'il ne tire pas toutes les ficelles, qu'il n'est pas aussi seul qu'il pensait sur l'échiquier.
Et c'est insoutenable.
Et c'est théâtral, parce que ce mur devient un concentré de douleurs palpables. C'est l'amour fou et impossible et Michael entraine tout son monde dans sa fange provoquant l'apparition de douleurs miroirs... mouroirs.
Et c'est une collection d'amours à sens unique qui apparaît.
La naissance d'un mythe. Elle doit s'appeler Exquise mais lui, il l'appellera Cerise (sic). Michael, baptise lui-même la source de tous ses tourments, et elle ne prendra aucun autre nom véritable. Le prénom Cerise donné par Michael devient son nom véritable et cela force le mythe. Cerise est à jamais indissociable de Michael, indissociable et inaccessible.
Qui est Cerise ? Je dirais que c'est une vieille Lolita et donc ce n'est pas une Lolita. Vieille dans le sens de : installée, mariée, indisponible, mère de famille, "sérieuse", ménagère, mais Michael ne semble pas comprendre/voir ces aspects-là, et il reste tête baissée, dos courbé vers La Cerise-Lolita qui est fraiche, jeune, à croquer, naïve, frivole, à cueillir,...
L'histoire commence par un Michael frappé par le démon de midi, il n'est donc pas étonnant que Cerise incarne le mythe de la jeunesse éternelle et impossible à travers les yeux globuleux de Michael Huggins 40 ans...
Les répliques sont cinglantes, toujours subtiles, toujours de plus en plus âpres et la tension monte de façon assourdissante.
Le comique est porté à la fois par la folie des personnages, par le cynisme ambiant et de manière plus concrète par les quiproquos liés à la barrière de la langue.
Le spectateur venu sans doute pour savoir comment Cerise fait l'amour, ravale en même temps que Michael, son désir en forme de clou, pour gémir en chœur avec les personnages.
Et Michael pousse le bouchon de l'amour vraiment très loin.
On est bien au théâtre. J'oserais dire au théâtre de la cruauté, car au-delà du verbe, on a un hurlement prodigieux, exquis, et sournois, caché derrière le désir, caché derrière une cerise.
Un hurlement en forme de noyau géant sur lequel les personnages se cassent les dents.
Un hurlement tel un asticot gluant sur lequel les personnages glissent et s'intoxiquent.
Qui est-il ce mur ? On sait seulement comment il s'appelle.
Le mur s'appelle «Jean-Claude», hydre à trois têtes qui représente les trois ordres funestes d'un monde aussi bien fait que Cerise. L'ordre bourgeois (le mari de Cerise : Jean-Claude Desremeaux), l'ordre religieux (Le prêtre), et l'ordre policier (le Coldstream Guard, garde royal).
C'est une pièce sur le désir. L'Eglise dirait sur le péché de la chair.
En filigrane, il s'agit d'une critique de notre société qui empêche tout hédonisme serein et tout carpe diem, ne provoquant plus que du désir fou.
Sylvain Rochex